A L'Enseigne
10 Oct – 20 Nov. 2020

A l’Enseigne (2020)
Installation permanente


Pour incarner le nouveau projet de la galerie, une commande a été passée à l’artiste belge Wesley Meuris pour repenser la façade extérieure de la galerie. Imaginées comme une enseigne conceptuelle, trois vitrines lumineuses figurent l’activité symbolique de la galerie, dans le même esprit avec lequel Watteau avait peint l’enseigne de son marchand Gersaint en 1720. En écho à cette installation, l’artiste inaugure parallèlement la programmation des «Cabinets» qui articulent désormais les espaces d’exposition intérieurs de la galerie. Il y présente un ensemble de collages, jouant des codes du commerce de l’art.


Jérôme Poggi : Une des images fondatrices de ma culture visuelle, et sans doute une origine possible de ma vocation de marchand d’art, est le célèbre tableau d’Antoine Watteau intitulé L’Enseigne de Gersaint, souvent considéré comme son testament artistique. Watteau l’a peint en 1720, quelques mois avant sa mort, pour son marchand, et ami, Edme-François Gersaint. Véritable enseigne commerciale à son origine, l ‘oeuvre a été accrochée à l’extérieur sous les arcades du Pont Notre-Dame, où Gersaint tenait boutique. Watteau y représente l’activité sociale qui se joue autour des oeuvres qui y sont tout à la fois exposées, admirées, discutées ou manipulées. C’est une vue imaginaire d’un espace privé dont le seuil avec l’espace public extérieur est néanmoins estompé, Watteau n’ayant peint ni façade ni porte à ce lieu, invitant ainsi chacun à pénétrer physiquement et visuellement dans cet espace intime de l’art. Outre le tableau de Watteau, j’ai toujours été fasciné par la collection d’enseignes parisiennes que conserve le Musée Carnavalet, et intrigué par leur nom-même, par l’idée que ces objets aient quelque chose à nous « enseigner ». En 2014, lorsque j’ai quitté le local en fond de cour où j’avais ouvert ma galerie en 2009, j’ai tout de suite eu envie de profiter de ce nouvel espace au pied du Centre Pompidou, pour commander une série d’enseignes à des artistes. Mais ce n’est qu’aujourd’hui, au moment où j’entreprends une transformation profonde de mon modèle liée à la crise, qu’il m’a semblé essentiel de mettre en oeuvre ce projet manifeste, comme une profession de fois à l’adresse de la rue. Je tenais à montrer à l’extérieur ce qui se joue à l’intérieur de la galerie, et le faire à travers une oeuvre, offerte au regard des passants. Et nul mieux que Wesley Meuris pouvait répondre à ce projet du fait de notre connivence intellectuelle et de notre goût partagé pour l’histoire des expositions et des institutions, de la nature de son travail et de son attention à la cause publique. Et bien sûr, de notre passion commune pour le tableau de Watteau.


Wesley Meuris : J’ai en effet été toujours passionné par ce que l’on appelle les « displays », les dispositifs architecturaux ou cognitifs dirigeant notre regard et notre perception d’un savoir organisé. Cela vient sans doute de mon goût pour l’architecture, et la façon dont elle conditionne notre façon de vivre, de bouger, de voir. J’ai commencé à m’intéresser aux cages pour animaux dans les parcs zoologiques, dont l’architecture est si prégnante qu’elle nous fait prendre conscience d’elle-même et de la façon dont elle nous influence. Mon intérêt pour les displays vient de là réellement, et non directement d’un intérêt pour l’histoire des musées et des expositions. C’est ce qui m’a intéressé dans la commande pour la galerie : la question d’une vitrine sur rue, de ce qu’elle devait montrer incidemment de l’architecture intérieure de la galerie, de son programme et de son activité. La commande prolonge d’ailleurs en quelque sorte une
sculpture que j’avais faite pour ma première exposition à la galerie en 2013, intitulée Walls for Window, qui était déjà un dispositif de devanture. Et nous avait offert avec Jérôme nos premières discussions sur « l’Enseigne de Gersaint ». S’agissant de réaliser des vitrines, la question qui se posait d’emblée était de savoir si elles devaient être réelles ou fausses… Qu’étaient-elles censées montrer? Très vite, l’idée qu’elles puissent montrer des oeuvres a été écartée, pour en faire des vitrines plus conceptuelles. Comme l’est d’ailleurs le tableau de Watteau finalement, qui ne montre que des « idées » des oeuvres que vendaient Gersaint, sans qu’aucune puisse être identifiée précisément.


Jérôme Poggi: C’est une esthétique du vide qui caractérise en quelque sorte le travail de Wesley, au premier abord du moins. Ses installations fonctionnent comme des pièges pour le regard, mécaniquement attiré par la subtile beauté du dispositif architectural dont joue l’artiste pour nous montrer quelque chose qui manque en fin de compte. Mais très vite, cette absence est comblée par ce qui la révèle justement : la plasticité de l’installation que l’artiste réalise luimême, avec un souci extrême du détail, de la matière, de la lumière et de la couleur. C’est d’abord une sculpture, une peinture, un collage et un ouvrage de menuiserie, en même temps qu’une subtile oeuvre conceptuelle, qui s’inscrit dans le droit fil du courant dit de la « critique institutionnelle ». Son enseigne me rappelle l’oeuvre fameuse de Michael Asher qui, en 1974, avait abattu la cloison de la Claire Copley Gallery de Los Angeles séparant l’espace d’exposition des bureaux, et révélant par ce décloisonnement l’activité globale de la galerie.


Wesley Meuris : Comme le fait d’ailleurs Watteau dans son tableau en représentant des manutentionnaires mettant en caisse un portrait de Louis XIV, il me semble important de montrer combien les oeuvres d’art déborde une simple économie du regard pour s’inscrire dans une économie politique au sens large, du fait de ce qu’implique leur prise en charge et leur circulation dans la société. C’est aussi ce que je voulais signifier dans le projet de vitrines, à travers les cartels d’oeuvres étant passées par la galerie, détaillant le contexte de leur apparition, leur destination finale dans des collections publiques ou privées, et leur mode de transition. L’ensemble forme un portrait de groupe de la galerie comme projet collectif, qui affiche les noms des artistes avec laquelle elle est associée ou avec lesquels elle a collaboré.
Les cartels jouent un rôle ambigu dans notre rapport aux oeuvres imagées, se substituant souvent à elles. Des études ont montré que les visiteurs d’exposition passent six secondes en moyenne à regarder les oeuvres et vingt secondes à lire les cartels. Dans le cas de l’Enseigne, ce temps se cumule en quelque sorte, les cartels faisant partie de l’oeuvre, comme éléments d’une fiction possible.