Sunset Years
23 Mar – 03 May. 2019

Sophie Ristelhueber est retournée en mer Morte. Le temps, inexorablement, a continué à y faire son œuvre. Ce ne sont plus les palmiers mélancoliques du Pont Allenby, désormais, qui se recroquevillent sur eux-mêmes, désertés par le flux vital qui les tenait debout : c’est le monde. Survolant d’anciens sites de cette mer asséchée, elle vit des crevasses, des crevasses rondes, tantôt isolées, tantôt côte à côte, qui semblaient boire l’ombre comme une encre noire. Nul impact, pourtant, nul corps ayant chu du ciel ne justifiait cela : c’est le sol, ici, qui s’effondre sur lui-même. Trop sec, trop épuisé, trop abandonné par cette eau qui le maintenait en vie. S’élevant vers le ciel pour voir cela, Sophie Ristelhueber mit au jour l’en-dessous du monde : les palmiers ont disparu, le sol s’avale, que restera-t-il lorsque l’en-dessous en aura fini avec la dévoration de l’au-dessus ?


A Paris, un été chaud, Sophie Ristelhueber a photographié des trottoirs. Pas n’importe quel trottoir mais quelques-uns de ceux qui, couverts de bitume, se boursouflent parfois sous l’action conjointe de la chaleur et du sous-sol qu’ils recouvrent. Pour faire cela, pour rendre visible ces formes bombées, telles des cloques, qu’elle nomme « bubons », l’artiste a arrosé le bitume. Geste utile, certes, afin que chaque aspérité, chaque grain, chaque relief de ce monde vu au ras du sol luise d’un éclat singulier. Geste symbolique, surtout, quand on songe à ces autres images, qu’elle montre en même temps, de cette mer morte de soif. On pourrait, devant ce goudron soudain aérien, rêver à une planète noire – noire et vivante. Mais il y a ce mot – « bubons » – qui sonne comme une alerte. Quelque chose, en dessous, travaille, telle une peste à l’œuvre qui anime la surface du monde d’un ultime mouvement : diastole et systole, cratères et bubons, avers et revers d’une même surface blessée.


Sophie Ristelhueber me dit qu’elle songe à appeler cette exposition « Sunset Years », expression employée par l’un de ses vieux amis américains pour parler de la période qu’il vit : un crépuscule lumineux. Il est vrai qu’au soleil couchant la lumière rasante révèle chaque aspérité de cette terre qu’elle vient, pour un instant, caresser. Lumière d’autant plus belle et précieuse qu’en contemplant le monde à son couchant on se demande parfois si, après cela, quelque chose, malgré tout, aura encore la force de se lever.


Pierre Wat